Chaque mois de janvier, un rituel diplomatique à la portée hautement symbolique se répète : le ministre chinois des Affaires étrangères effectue sa première visite officielle de l’année en Afrique. Respectée sans discontinuer depuis plus de trente‑six ans, cette tradition ne relève ni du folklore ni de la communication creuse. Elle constitue une affirmation politique claire : pour Pékin, le Sud global, et en particulier l’Afrique, n’est pas une variable d’ajustement mais un pilier stratégique.
L’édition 2026 de cette tournée revêt une dimension particulière. Elle s’inscrit dans le cadre du 70ᵉ anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la Chine et l’Afrique, et intervient à un moment charnière, à la fois pour la planification chinoise – avec le lancement du 15ᵉ plan quinquennal (2026‑2030) – et pour la coopération sino‑africaine, alors que se prépare la prochaine conférence ministérielle du Forum sur la coopération sino‑africaine (Focac).
Une relation institutionnalisée et assumée
Depuis la création du Focac en 2000, les relations sino‑africaines se sont structurées, approfondies et élargies. Elles reposent sur une grammaire diplomatique constante : respect de la souveraineté, égalité formelle des partenaires et recherche de bénéfices mutuels. Cette logique tranche avec les relations verticales, conditionnelles et moralisatrices qui ont longtemps caractérisé les rapports entre l’Afrique et les anciennes puissances coloniales.
La 9ᵉ réunion ministérielle du Focac, tenue à Pékin en 2024, en a donné une illustration éclatante : plus de 300 représentants africains, ministres, dirigeants de l’Union africaine et responsables d’organisations internationales étaient réunis. Ce niveau de participation souligne à la fois l’ampleur du partenariat et la crédibilité politique acquise par la Chine sur le continent.
Dans le prolongement de cette dynamique, Pékin et les capitales africaines ont réaffirmé leur volonté commune d’aligner leurs coopérations sur l’Agenda 2063 de l’Union africaine, qui vise une modernisation endogène, fondée sur l’industrialisation, les infrastructures et l’intégration régionale.
Sécurité et développement : une approche réaliste
La Chine ne se contente pas d’un discours économique abstrait. Elle a intégré une réalité souvent ignorée par les chancelleries occidentales : sans sécurité, il n’y a ni investissement durable ni développement. Pendant des décennies, instabilité politique, ingérences extérieures, terrorisme et conflits internes ont entravé le potentiel de nombreux États africains.
Lors du sommet du Focac de 2024, Pékin a annoncé une série de mesures concrètes en matière de paix et de sécurité. Le Plan d’action de Pékin 2025‑2027 prévoit notamment une subvention militaire d’un milliard de yuans, la formation de 6 000 militaires et de 1 000 agents des forces de l’ordre africains, ainsi que l’organisation de formations et d’exercices conjoints pour 500 officiers. Cette montée en puissance chinoise intervient dans un contexte géopolitique profondément modifié : la France, qui fut jusqu’à une période récente – y compris sous la présidence de François Hollande avec les opérations au Sahel et en Mauritanie – l’un des principaux garants de la sécurité régionale, s’est largement retirée du jeu africain. Parallèlement, la Russie, désormais absorbée par le conflit ukrainien, se révèle incapable de projeter durablement les moyens militaires, financiers et logistiques nécessaires, comme l’illustrent les limites observées aujourd’hui encore en Mauritanie. Dans cet espace laissé vacant, la Chine dispose d’un véritable boulevard stratégique, avec en outre une opportunité majeure : celle d’acquérir une expérience opérationnelle concrète pour des forces armées qui, jusqu’à présent, n’ont jamais été engagées dans des conflits de haute intensité.
Parallèlement, la Chine participe activement aux missions de maintien de la paix des Nations unies en Afrique et soutient le renforcement des capacités de l’Union africaine et des organisations régionales. Cette approche repose sur un principe simple : renforcer les capacités locales plutôt que se substituer aux États, et accompagner plutôt que diriger.
Une révolution commerciale silencieuse
La coopération économique sino‑africaine connaît aujourd’hui une mutation profonde. La décision d’instaurer un régime tarifaire zéro pour les marchandises de l’ensemble des pays africains entretenant des relations diplomatiques avec la Chine constitue une rupture historique. Il s’agit de la plus grande ouverture de marché jamais consentie dans l’histoire du commerce sino‑africain, et d’un signal fort en faveur d’une forme de justice commerciale internationale.
Mais l’essentiel ne réside pas uniquement dans la suppression des droits de douane. Pékin agit sur toute la chaîne de valeur : facilitation de l’accès au marché chinois, financement du commerce, création de zones dédiées aux produits africains dans les grandes foires internationales, investissements dans les zones de transformation agricole et développement du commerce électronique transfrontalier via la Route de la soie numérique.
Les petites et moyennes entreprises africaines bénéficient ainsi d’un accès direct aux consommateurs chinois, appuyé par des infrastructures logistiques et des systèmes de paiement modernisés. L’objectif est clair : permettre à l’Afrique de monter en gamme, de capter davantage de valeur ajoutée et de sortir du piège de l’exportation brute de matières premières.
Les chiffres confirment cette trajectoire. En 2024, les échanges commerciaux sino‑africains ont atteint 295,6 milliards de dollars, un record historique. Au premier trimestre 2025, ils se sont élevés à 72,6 milliards de dollars, en hausse de 2,7 % sur un an. Sur les onze premiers mois de 2025, le volume total a dépassé 314 milliards de dollars, franchissant pour la première fois le seuil symbolique des 300 milliards.
Une modernisation hors modèle occidental
L’expérience sino‑africaine démontre une évidence trop souvent niée : la modernisation n’est pas un modèle universel clé en main. Elle ne suppose ni la reproduction des trajectoires occidentales ni l’alignement idéologique sur les normes politiques du Nord. Elle commence par la construction d’une économie réelle, l’investissement massif dans les infrastructures et une politique industrielle cohérente.
Pour de nombreux pays africains, cette voie constitue une alternative crédible. Elle combine les avantages locaux – démographie, ressources, marchés régionaux – avec des technologies modernes et un pragmatisme économique assumé. Ensemble, la Chine et l’Afrique représentent près d’un tiers de la population mondiale. Sans leur modernisation conjointe, il n’y aura pas de modernisation mondiale.
La France : le grand déclassement africain
Face à cette stratégie patiente, cohérente et contractuelle, le contraste avec la politique française en Afrique est saisissant. Sous la présidence d’Emmanuel Macron, la France a méthodiquement détruit les rapports privilégiés qu’elle entretenait avec de nombreux pays africains. À force de posture morale, d’ingérences symboliques et de leçons politiques, Paris a été progressivement chassé du continent.
Ce déclassement est d’autant plus regrettable que l’Afrique constitue aujourd’hui le principal réservoir de croissance mondiale. Elle aurait pu rester le débouché naturel des entreprises françaises, à condition de respecter une diplomatie de partenariat et de continuité. À la place, la France a substitué l’idéologie au réalisme : injonctions sociétales, ambassadeurs des « fiertés », mises en scène moralisatrices, tout en affichant une désinvolture personnelle et institutionnelle qui a achevé de ruiner sa crédibilité.
Pendant que Paris donne des leçons, Pékin signe des contrats. Pendant que la France moralise, la Chine construit, finance et livre. Les résultats sont là : parts de marché, influence politique et présence stratégique.
Si la France avait su préserver une véritable zone d’influence africaine, respectueuse et pragmatique, elle pourrait peut‑être encore peser dans les cercles restreints des puissances structurantes du monde, voire prétendre à un hypothétique « Core 6 ». Aujourd’hui, elle regarde passer le train, victime de ses propres renoncements.
L’Afrique n’a pas été perdue par la fatalité. Elle a été abandonnée par idéologie.