Lire pour combattre : pourquoi interdire Ibn al-Qayyim est une erreur

livre interdit

La polémique était presque écrite d’avance. Le retrait de la vente du livre Péché et guérison — également traduit sous les titres Les Péchés et les Remèdes ou La Maladie et le Remède — attribué au théologien médiéval Ibn al‑Qayyim, après un signalement du collectif homosexuel Eros, a suscité une approbation aussi rapide qu’unanime. Appel au meurtre des homosexuels, des juifs et des chrétiens : l’accusation est lourde, la sanction immédiate. FNAC et Amazon ont retiré l’ouvrage, et la quasi‑totalité des commentateurs s’en sont félicités.

Je fais partie de ceux qui estiment, au contraire, que cette décision est une faute.

Un texte ancien, une idéologie persistante

Il convient d’abord de rappeler une évidence trop souvent occultée : ce livre n’est pas un pamphlet contemporain, ni un brûlot clandestin écrit dans l’ombre des réseaux sociaux. Il s’agit d’un texte médiéval, produit par un juriste et théologien du XIVᵉ siècle, Ibn al‑Qayyim al‑Jawziyya, disciple direct d’Ibn Taymiyya, figure majeure du hanbalisme rigoriste. Son œuvre s’inscrit dans une tradition juridique et morale précise, qui articule péché, châtiment, salut et ordre social selon une lecture littéraliste et profondément hiérarchisée de l’islam.

Autrement dit, Péché et guérison ne reflète pas une dérive marginale, mais un courant doctrinal ancien, structuré, et toujours influent. Feindre la surprise devant la violence normative de ce texte revient soit à ignorer l’histoire intellectuelle de l’islam politique, soit à refuser de la regarder en face.

L’interdiction comme illusion morale

Interdire un livre ancien au motif qu’il choque nos normes contemporaines est une posture confortable, mais profondément illusoire. Les prescriptions qu’il contient — y compris les plus violentes — ne sont nullement théoriques ou symboliques. Elles sont appliquées, ici et maintenant, dans plusieurs États : Iran, Arabie saoudite, Soudan, certaines régions du Nigeria. Les exécutions d’homosexuels, la persécution des apostats, la relégation juridique des non‑musulmans ne relèvent pas de la fiction textuelle mais de la réalité politique.

Dès lors, quel est le sens d’une interdiction en France ? Certainement pas empêcher la diffusion de ces idées. L’ouvrage continuera d’être vendu dans les librairies islamiques spécialisées, téléchargé, commenté, recommandé. Il continuera d’alimenter une partie de l’imaginaire religieux musulman, en toute opacité.

En revanche, cette interdiction produit un effet parfaitement clair : elle prive les non‑musulmans — chercheurs, enseignants, journalistes, citoyens — de l’accès direct à ces textes fondamentaux. Elle empêche la compréhension, donc la critique. Elle sanctuarise le corpus idéologique qu’elle prétend combattre.

Lire l’ennemi pour le combattre

Cette logique n’est pas nouvelle. Elle avait déjà été à l’œuvre lorsque s’était posée la question de l’interdiction de Mein Kampf. Fallait‑il proscrire ce texte au nom de l’horreur qu’il contient, ou au contraire le lire, l’annoter, l’exposer, afin de comprendre la mécanique intellectuelle du nazisme ?

Le maréchal Lyautey écrivait en 1934 qu’il fallait toujours lire ce qu’écrivent ses ennemis, non par fascination, mais par lucidité stratégique. On ne combat efficacement que ce que l’on connaît.

Le parallèle n’est pas une provocation gratuite. Il est méthodologique. De même que Mein Kampf est un document essentiel pour comprendre le nazisme, Péché et guérison est un document clé pour comprendre certaines formes de l’islamisme contemporain. Non pas l’islam dans son ensemble, mais une tradition précise, normative, politique, qui séduit aujourd’hui une partie de la jeunesse musulmane.

Comprendre ce qui séduit

Car la vraie question n’est pas de savoir si ce livre est moralement acceptable — il ne l’est pas — mais pourquoi il se vend, pourquoi il est lu, pourquoi il circule. Qu’y trouvent des jeunes musulmans vivant en Europe ? Quelle promesse d’ordre, de sens, de pureté, de puissance symbolique ?

Refuser de lire ces textes, c’est refuser d’analyser cette attraction. C’est se condamner à une indignation incantatoire, sans prise sur le réel.

La contradiction intellectuelle est toujours plus efficace que la censure. Mais pour contredire, encore faut‑il connaître. Pour déconstruire, encore faut‑il lire.

Interdire, c’est renoncer

En retirant Péché et guérison des grandes plateformes, on ne protège ni les minorités, ni la société. On abdique simplement le terrain du savoir. On renonce à regarder en face une violence idéologique qui ne disparaîtra pas parce que nous avons fermé les yeux.

Lire Ibn al‑Qayyim n’est pas l’approuver. C’est se donner les moyens de comprendre l’islamisme pour mieux le combattre. Tout le reste n’est que posture morale, aussi rassurante qu’inefficace.

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