On raconte beaucoup d’absurdités sur l’intérêt soudain de Donald Trump pour le Groenland. Comme souvent, l’analyse européenne se trompe de grille de lecture. Elle plaque sur les États-Unis des intentions morales, idéologiques ou symboliques, là où il faut raisonner en termes de puissance, de géographie et de rapports de force. Trump n’agit ni par impérialisme nostalgique, ni pour humilier l’Europe, ni même par obsession minière. Il agit parce qu’il est convaincu – à juste titre – que dans le monde qui vient, seuls les États capables de maîtriser les grandes routes commerciales préserveront leurs intérêts vitaux.
La route maritime de demain passe par le Groenland
Cette conviction apparaît dès son arrivée au pouvoir. Le premier geste stratégique de Trump n’a pas été diplomatique, mais maritime : reprendre le contrôle du canal de Panama, dont les ports d’entrée étaient tenus par des sociétés chinoises. Dans la même logique s’inscrivent les pressions exercées sur certains trafics maritimes liés au Venezuela. La mer n’est pas un décor : elle est l’artère principale de la puissance.
Or la route maritime décisive des prochaines décennies n’est plus Suez ni le cap de Bonne-Espérance, mais la route du Nord, celle qui longe l’Arctique. Vue depuis une carte classique, elle semble marginale. Vue depuis le pôle Nord, elle saute aux yeux. Cette route permet aux navires chinois et japonais de gagner environ quinze jours par rapport à Suez, et plus de vingt jours par rapport au contournement de l’Afrique. Un gain colossal, en temps, en carburant et en sécurité.
Les Russes l’ont compris il y a plus de vingt ans. Ils ont investi massivement dans une flotte de brise-glaces nucléaires – sept sont aujourd’hui opérationnels – capables de maintenir la route du Nord ouverte plusieurs mois par an, et bientôt toute l’année. Moscou est en train d’installer un quasi-monopole sur cette voie stratégique.
L’objectif américain est clair : créer une seconde route du Nord, passant cette fois au nord du Canada et du Groenland. Le problème, pour Washington, est simple et géographique : les États-Unis disposent de très peu de côtes donnant accès direct à cet itinéraire. D’où l’intérêt majeur pour le Canada et le Groenland. Il ne s’agit pas de drapeaux, mais de points d’appui.
Tout le reste relève du bruit médiatique. Les fantasmes sur les terres rares, le pétrole ou de prétendues bases russes ou chinoises au Groenland sont largement ridicules. Les seules bases militaires existantes sur l’île sont américaines, et elles y sont avec l’accord explicite des autorités locales, dans le cadre d’accords bilatéraux. Quant aux minerais, les États-Unis peuvent les acheter sans difficulté : ils n’ont nul besoin d’annexer un territoire pour commercer.
Le Groenland ne fait pas partie de l’UE!
Dans ce contexte, l’intervention bruxelloise frise l’absurde. Le Groenland a quitté la Communauté économique européenne en 1982, bien avant le Brexit britannique. Il ne fait pas partie de l’Union européenne. Son statut vis-à-vis de la couronne danoise se rapproche davantage de celui du Canada ou de l’Australie vis-à-vis de Londres que de celui d’un territoire d’outre-mer français. En clair, toute présence militaire européenne sur le sol groenlandais sans invitation formelle du gouvernement local serait encore moins légitime que celle des États-Unis, qui, eux, y sont invités.
Lorsque le Premier ministre groenlandais affirme préférer rester danois plutôt qu’américain, il ne faut pas y voir une déclaration de principe, mais un coup de poker. Il sait parfaitement que l’Europe n’a ni les moyens militaires ni les leviers économiques pour peser. Il cherche simplement à faire monter les enchères afin d’obtenir le maximum d’avantages pour sa population. Le dénouement passera, le moment venu, par une consultation populaire.
Les menaces de droits de douane brandies par Trump à l’égard de l’Europe relèvent du même registre : celui du spectacle stratégique. Trump sait que les Européens sont incapables d’intervenir sur ce dossier. Militairement, le ridicule du contingent symbolique envoyé au Groenland – dont la composante allemande a été rappelée après quarante-quatre heures, soit treize hommes – se passe de commentaires. Économiquement, l’Europe est aujourd’hui pieds et poings liés à Washington, conséquence directe de choix énergétiques et géopolitiques désastreux vis-à-vis de la Russie.
Réseaux sociaux et diplomatie
L’épisode des messages privés rendus publics par Trump éclaire le reste. En diffusant des SMS de dirigeants européens, dont Emmanuel Macron, Trump ne commet pas une simple provocation. Il met à nu une hypocrisie devenue structurelle. En public, les capitales européennes donnent des leçons, moralisent, condamnent. En privé, elles félicitent, s’alignent et reconnaissent qui tient réellement les leviers, qu’il s’agisse de l’Iran, de la Syrie, de l’Ukraine ou de la sécurité du continent.
Ce geste est brutal, mais rationnel. Il brise le théâtre diplomatique, expose les contradictions et réinstalle une discipline dans l’alliance. Message implicite : ce que vous dites en privé peut devenir public. Parlez donc vrai.
Le camouflet est sévère pour la France et pour son président. Il l’est d’autant plus que l’intéressé s’est lui-même livré à ce jeu, en diffusant par le passé des échanges privés avec Vladimir Poutine ou Donald Trump. Réponse du berger à la bergère. Au fond, cet épisode dit moins quelque chose de Trump que de l’état du dialogue diplomatique occidental : désinvolte, théâtral, déconnecté du réel.
On peut ne pas aimer le style. Mais stratégiquement, cela fonctionne. Trump ne cherche ni l’élégance ni l’approbation morale. Il cherche l’avantage, la dissuasion et la clarté des rapports de force. Et il oblige les donneurs de leçons à regarder le monde tel qu’il est, non tel qu’ils aimeraient le raconter.