Le format C5 ou la fin du monde occidental tel que nous l’avons connu

le C5 exclue les Européens, les Africains et les Sud Américains

Du multilatéralisme de façade à la realpolitik assumée

Le refus désormais assumé de Donald Trump à l’égard des formats G7 et G20 ne relève ni du caprice ni de l’isolement. Il constitue au contraire l’aboutissement logique d’une vision du monde fondée non plus sur la concertation institutionnelle héritée de 1945, mais sur la hiérarchie des puissances réelles. L’absence remarquée du président américain au dernier G20 de Johannesburg, doublée de celle de Xi Jinping, marque moins un désintérêt qu’un désaveu. Ces enceintes, saturées de déclarations morales et de compromis dilatoires, ne produisent plus ni ordre ni stabilité.

Le projet dit du « C5 » s’inscrit dans cette rupture. Il acte la fin du mythe d’une gouvernance mondiale fondée sur des valeurs communes et consacre le retour brutal à une logique de sphères d’influence, de puissance économique, technologique et militaire. Ce basculement n’est pas une anomalie trumpienne ; il est le retour à la norme historique des relations internationales.

Le C5 : un directoire des puissances effectives

Le C5, tel qu’il se dessine dans les cercles stratégiques américains, ne repose sur aucun critère idéologique. Il ne s’agit plus de savoir si un régime est démocratique, libéral ou conforme aux standards occidentaux, mais s’il dispose d’une masse critique suffisante pour structurer une région du monde. États-Unis, Chine, Russie, Inde, Japon : cinq pôles civilisationnels, démographiques et militaires capables d’imposer un ordre — ou du moins d’éviter le chaos.

Ce format exclut mécaniquement l’Europe, l’Amérique du Sud et l’Afrique. Non par hostilité morale, mais par indifférence stratégique. L’Amérique latine demeure une zone d’influence américaine directe. L’Afrique, fragmentée, ne peut être représentée que par l’Afrique du Sud, elle-même jugée instable et ambiguë. Quant à l’Europe, elle n’est plus perçue comme un centre de décision autonome.

L’Europe sortie de l’Histoire

La marginalisation européenne n’est pas le fruit d’un complot extérieur, mais l’aboutissement d’un long processus de déclassement stratégique que nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer lors de l’accord énergétique et commercial entre les États-Unis et l’Union européenne. Avec environ 16 % du PIB mondial, une démographie atone, une dépendance énergétique durablement installée et une désindustrialisation avancée, le continent a progressivement perdu toute centralité dans les secteurs qui structurent désormais la puissance. L’Europe n’est plus un acteur décisif de l’économie numérique et des grandes plateformes technologiques, elle dépend massivement de puissances extérieures pour les semi-conducteurs et les terres rares, elle accuse un retard désormais structurel dans la course à l’intelligence artificielle, elle a renoncé à toute ambition autonome dans l’espace, et elle ne dispose plus de capacités militaires crédibles indépendantes des États-Unis.

La superstructure bruxelloise, obsédée par la régulation, la norme et la morale, s’est substituée à toute ambition de puissance. Elle parle sanctions quand il faudrait parler production, climat quand il faudrait parler souveraineté industrielle, valeurs quand il faudrait parler intérêts.

Le résultat est implacable : l’Europe n’est plus invitée à la table où se décide le monde.

La France : d’une puissance d’équilibre à une variable négligeable

La situation française est encore plus sévère. En l’espace de quelques décennies, la France a méthodiquement érodé tous les ressorts qui faisaient d’elle une puissance d’équilibre. Son influence en Afrique s’est dissipée, non sous la contrainte mais par renoncement stratégique. Sa diplomatie, autrefois fondée sur l’autonomie de jugement et la capacité de dialogue avec tous, s’est progressivement alignée, perdant sa singularité comme sa crédibilité. Dans le même temps, l’affaiblissement de son industrie stratégique a réduit sa marge de manœuvre économique et militaire, tandis que sa parole internationale, jadis écoutée parce qu’elle était rare et indépendante, s’est banalisée au point de ne plus peser dans les grands arbitrages mondiaux.

La tentation d’abandonner la Nouvelle-Calédonie, les hésitations sur les îlots du Pacifique, traduisent une fatigue stratégique profonde. Là où la France gaullienne pensait en termes de long terme, de dissuasion indépendante et de dialogue tous azimuts, la France contemporaine administre son propre effacement.

Ironie tragique : la vision du monde portée par Trump est profondément gaullienne. Les nations n’ont pas d’amis, seulement des intérêts. Mais là où Washington applique cette maxime, Paris l’a oubliée.

L’ONU et la fin du monde de 1945

Le Conseil de sécurité de l’ONU repose sur un équilibre figé depuis la Seconde Guerre mondiale. Il ne correspond plus ni à la démographie mondiale ni à la répartition réelle des puissances. Les BRICS élargis comme l’administration Trump partagent un même constat : ces institutions ne sont plus opérantes.

Le C5 apparaît alors comme une réponse cynique mais cohérente : moins de règles, moins d’universalité, mais davantage d’efficacité dans la gestion des rapports de force.

Le mythe progressiste à l’épreuve du réel

Le projet progressiste d’une gouvernance mondiale fondée sur des États communautaires, post-nationaux et régulés par le droit international touche à sa fin. Il se fracasse sur la réalité du XXIᵉ siècle : compétition pour les ressources, choc technologique, rivalités civilisationnelles.

Les États-Unis ont compris que la morale ne remplace pas la puissance. La Chine l’a intégré depuis longtemps. La Russie agit en conséquence. L’Inde et le Japon s’adaptent. L’Europe, elle, persiste à croire que le monde se gouverne par communiqués.

Quel choix pour la France ?

Le format C5 est logique. Il n’est ni juste ni injuste : il est conforme à la réalité du monde tel qu’il est redevenu. La question n’est donc pas de le condamner moralement, mais de déterminer si la France accepte désormais, sans résistance ni sursaut, d’en être durablement exclue. Elle peut choisir de s’accommoder de son déclassement et de se satisfaire d’une prospérité relative, au prix d’une disparition progressive de sa voix dans les affaires du monde. Elle peut aussi décider de renouer avec une authentique pensée de puissance, fondée sur l’industrie, la diplomatie et la stratégie, au risque d’entrer en tension frontale avec une organisation de l’Union européenne qui, dans sa forme actuelle, semble structurellement incompatible avec toute ambition de souveraineté réelle.

L’Histoire ne repasse pas les plats. Les nations qui refusent de penser leur place finissent toujours par la subir.

Le C5 n’est pas la cause de notre marginalisation. Il en est le révélateur.

Document de travail et sources:

Ecoutez notre podcast:

Recevez nos principaux articles

Une fois par semaine, dans un seul courriel...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *